ART ET CULTURE

À travers son objectif, Ren Hang explore et montre la nudité

« Si la vie est un abîme sans fond, lorsque je sauterai, la chute sans fin sera aussi une manière de voler »

Ren Hang
Sans titre. Courtesy of Estate of Ren Hang and Ost Licht Gallery
Ren Hang

Quel talent ! Un cadrage parfait ! Pouvait-on entendre au deuxième étage de la Maison Européenne de la Photographie à Paris lors de l’exposition « Love, Ren Hang ». Cette dernière n’est pas une simple découverte des clichés de Ren Hang, il s’agit d’un hommage rendu par la MEP dans une grande rétrospective de 150 photographies. La Maison Européenne de la Photographie n’ouvre qu’en 1996, sûrement parce que la photographie reste un art relativement récent. Vouée à la création contemporaine, la collection du musée possède plus de 20 000 œuvres, principalement des photographies, argentiques et numériques, ainsi que des livres d’artistes, des écrits techniques ou bien théoriques, dont de nombreuses éditions rares. Nous pouvons compter trois à quatre cycles d’exposition qui sont organisés chaque année sur des thèmes, des mouvements, et des artistes internationaux essentiellement de la seconde moitié du XXème et du XXIème siècle. En 2018, Simon Baker devient le directeur de la MEP,
et propose ainsi un hommage au photographe à la fin tragique.

Ran Hang nait d’un père cheminot et d’une mère ouvrière le 30 mars 1987 à Changchun en Chine. Il débarque dans la capitale chinoise et réalise des études de marketing sans grand enthousiasme. En 2008, il débute la photographie avec son appareil argentique Minolta 35 mm, un des appareils les plus vendus à l’époque et l’un des plus accessibles. Il commence par prendre des photos de ses amis du dortoir de l’Université de Pékin, le plus souvent dénudés. Il admet « Je prends en général mes amis, parce que les inconnus me rendent nerveux. ». Le jeune photographe est atteint de dépression depuis son adolescence et il se jettera le 24 février 2017 du haut de l’immeuble où il avait fait de nombreuses séances photographiques.

Entrons alors dans l’univers de Ren Hang, entre corps nus entrelacés, des garçons et des filles créant des symétries étranges, des humains en contact avec la nature et découvrons le nouveau symbole de la jeunesse chinoise, sans inhibition et en quête de liberté.

Ren Hang

Une remise en question des codes de la moralité chinoise

« Les idées politiques exprimées dans mes images n’ont rien à voir avec la Chine. C’est la politique chinoise qui veut s’introduire dans mon art. Une de mes expositions a déjà été annulée par le gouvernement chinois pour « suspicion de sexe »»

La censure en Chine

Malgré cet immense talent, Ren Hang était censuré en Chine car ses œuvres étaient jugés trop « pornographiques ». Pourtant, partout ailleurs, son art de la beauté intense et étrange était reconnu et apprécié. En effet, même si ce pays ne cesse d’évoluer, la censure exercée sur les médias, comme sur les artistes par les autorités persiste. La Chine a souvent été désignée comme l’un des grands ennemis d’Internet. Le pays a transformé son réseau internet afin d’empêcher les chinois d’accéder à certaines informations. Le gouvernement ne fait pas que réduire au silence les possibles oppositions, il censure également beaucoup d’artistes, et en particulier ceux représentant la sexualité de manière explicite. Ren Hang n’a pas échappé à cette censure et on lui ferma ses expositions à de nombreuses reprises, tout comme son site web qu’il n’hésitait pas à rouvrir ensuite. L’artiste questionnait avec beaucoup d’audace la question d’identité et de sexualité. Hang, avec ses photographies de pénis en érection fleuries, des visages recouverts de pieuvres, bouscule les autorités et dérange les mœurs. Il est arrêté très souvent lors de shooting jugé « contraire à la moral ». En réponse aux autorités, Ren Hang ne veut rien changer à son style ni à sa façon d’être. Il continue de créer, et affirme « Je ne considère pas vraiment que mon travail soit tabou, parce que je ne réfléchis pas tant que ça dans un contexte culturel ou politique. Je ne repousse pas les limites intentionnellement, je me contente de faire ce que je fais ».

Ren Hang

L’exposition Fuck off

En continuant son art, le photographe se fait remarquer par le très controversé Ai Weiwei, qui l’intègre en 2013 dans son exposition « Fuck off 2». L’homme est un artiste majeur de la scène artistique indépendante chinoise. Il est connu internationalement pour son art provocateur et politique. Ren Hang fait donc partie en 2013 des 37 artistes chinois de l’exposition événement au musée Groninger des Pays-Bas. L’exposition était la suite de « Fuck off », organisée à Shanghai en 2000 et rapidement censuré en raison de contenu jugé « radical ». Face à cette étroite liberté artistique, Ai Weiwei, décide de réaliser son exposition en Europe. Les artistes, à travers leurs œuvres, examinent et contestent le climat sociologique, environnemental, juridique et politique en Chine. Ren Huang devient alors de plus en plus connu sur la scène internationale.

Nobuyoshi Araki et une similitude avec Guy Bourdin

Le photographe a toujours voué une grande admiration au photographe Nobuyoshi Araki. Ce dernier lui a avant tout donné l’envie de faire du nu, sans aucune barrière. Araki traitait avant tout du sexe et de la mort. Il considère que ce sont deux pulsions qui sont inséparables. Il photographie beaucoup de femmes nues, à commencer par son épouse. Il aborde des thèmes très subversifs, comme le bondage par exemple, inspiré du style japonais kinbaku. Le photographe se passionne également pour les fleurs, ainsi métaphore du sexe féminin. Son travail lui a apporté beaucoup de notoriété, que ce soit auprès du public japonais qu’auprès d’un public international. Araki affirme que ses œuvres s’inscrivent dans l’art de l’avant-gardes.

Par ailleurs, il semblerait que l’artiste ne se soit pas limité à l’inspiration concernant le travail de Guy Bourdin et bien d’autres. En effet, Ren Hang est longtemps accusé de plagiat pour beaucoup de ses œuvres. Le photographe joue avec les papillons ou même un python. On retrouve ces mêmes animaux et cette même scénographie dans les travaux de Ryan McGinley. Ren Hang ne s’arrête pas là et semble emprunter les mises en scène sur la flore à Robert Mapplethorpe et Guy Bourdin. Notons que ces soupçons n’entachent pas l’ensemble de la production du photographe, mais pour le moins sa singularité.

Photographie et poésie

« Je fais de la photo car cela remplit le vide de mon cœur »

Le corps comme expérimentation

Bien au-delà de la technique, Ren Hang est avant tout intéressé par la plastique et l’esthétique du corps. On retrouve encore une fois ses inspirations, Araki, Matt Lambert, Ryan McGinley, qui eux aussi ont beaucoup joué avec le corps, dans toutes ses formes. Par ailleurs, les compositions du photographe renouvellent absolument le genre du nu, on en oublie le genre et les corps sont totalement désexualisés. Les bras, les mains, les fesses, les pénis, les aisselles, les seins, tout se confond et s’entremêle, pour créer de nouvelles formes. Les fessiers deviennent des dunes, le visage un nénuphar, les serpents des chapeaux. La photographie de Ren Hang n’a rien de glamour, elle est brute, érotique, poétique. Nous ne parlons pas de portrait en tant que tel chez Ren Hang, les visages sont souvent inexpressifs, et les modèles servent avant tout de support au photographe pour réaliser cette cohésion des corps. Nous parlerons plutôt de portrait de groupe, de corps assemblés.

Ren Hang

L’appartenance au « cynisme »

Bien que les organes sexuels soient au premier plan dans ses photos, associés à des objets absurdes, il véhicule une dimension érotique parfois proche du soft porn mais toujours dans l’idée de liberté. Il était reconnu pour être particulièrement influent auprès de la jeunesse chinoise, et ne cessait de revendiqué une forte liberté de création, de fraîcheur et d’insouciance. Le photographe est souvent associé au mouvement cynique. Ce mouvement artistique chinois est né des événements de Tian’anmen en 1989. Ces manifestations se sont concluent par une vague de répression, on les appelle souvent « massacre de la place Tian’anmen ». Par ailleurs, ce mouvement provient tout de même du cynisme d’une école philosophique de la Grèce antique. Le cynisme est donc le fait de vivre dans l’autosuffisance, sans aucune richesse, ni honneur et aucun privilège. Ren Hang réalise son art de manière simple et spontané. Il semble refuser la popularité que la jeunesse chinoise lui voue. D’ailleurs, il ne se rendra pas à plusieurs de ses expositions et répond à très peu d’interview. Le photographe semble se soucier uniquement de son art, et ne cesse de se concentrer sur son travail et non à tout ce que cela engendre. Dans le cynisme, la société est perçue comme étant corruptrice et changeante, alors que la nature reste vertueuse et universelle.

A travers le nu et sa passion pour la nature, Ren Hang nous ramène aux fondamentaux. Une facette moins connue de l’art de Ren Hang est constituée par les travaux éditoriaux et poétiques qu’il a produits parallèlement à ses photographies. Il a publié ses poèmes sur un site Web mis à jour régulièrement, qui maintenant a disparu. Ce sont principalement des méditations sur son combat contre la dépression.

Un amour pour la nature

Ren Han mêle le nu à la nature et crée ainsi des images très reconnaissables. Son travail forme un fouillis de corps, de membres, de fleurs et de plantes. Dans son ouvrage 2014, le photographe explore les manières de camoufler les corps, comment les faire disparaître sous des nénuphars, il multiplie les bras comme des dieux hindous. Il s’agit pour lui d’un simple groupe de membres devant son appareil, nudité et nature vont de pair, tout simplement. Les fleurs sont alors utilisées pour imiter les organes génitaux, et les corps se courbent dans les positions fœtales parmi des herbes hautes. On y retrouve un contraste intéressant, entre êtres humains dans la nature et la nature introduite dans le monde des humains. Par exemple, une photographie capture un homme avec son pénis dans une fleur dont la tige s’étend jusqu’à la bouche sur laquelle il tête. Il utilise cette façon amusante pour aborder le rapport del’homme à la nature. On se demande si cet homme fait l’amour avec une fleur ou s’il se fait une fellation à lui-même.

Ren Hang

La MEP rend ici un magnifique hommage à l’artiste en nous permettant de découvrir en profondeur à son travail. Son travail demeure dans un contexte répressif, mais son désir ardent de création dépasse bien toute la
censure qu’il pouvait subir. En réalité, ses images peuvent choquer aux premiers abords mais en se familiarisant avec les photographies, nous en analysons rapidement le caractère très sain, spontané et naturel. Son travail reste immédiatement reconnaissable, composé principalement de portraits et de paysages. Ses images les plus connues, il les réalisa dans son petit appartement ou dans les espaces extérieurs de la ville. Bien que ses photographies semblent mises en scène, elles sont toutefois le résultat d’un processus spontané et instinctif, et leur candeur les imprègne de poésie et d’humour.

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